Afrique du Sud : questions et défis clés
mars 17, 2017

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Comme je l’ai indiqué dans mes communications précédentes, j’ai récemment eu l’occasion de visiter l’Afrique du Sud et de rencontrer quelques cadres d’entreprises locales et aussi de m’entretenir avec les gens et d’observer les différentes tendances. Il importe de souligner qu’au sein de Templeton Emerging Markets Group, nous adoptons une approche bottom-up active en matière d’investissement. Bien que les perspectives d’ensemble d’un pays paraissent décourageantes, il est toujours possible de découvrir des opportunités. Si l’on considère que les fondamentaux d’une société semblent solides et les perpectives sur le long terme prometteuses, on investira là où on identifie un potentiel de valeur. Dans cet esprit, j’aimerais mettre l’accent sur certains des enjeux clés auxquels l’économie sud-africaine est confrontée et que nous observons du point de vue de l’investissement.

Éducation

L’éducation est un des domaines les plus critiques en Afrique du Sud.  Sans une population instruite, un pays ne peut pas avancer non seulement en termes de développement économique, mais également sur le plan du développement politique. En Afrique du Sud, comme un peu partout dans le monde, les parents ont un profond désir de voir leurs enfants progresser et avoir une vie meilleure. Par conséquent, les familles se sacrifient volontiers pour leur assurer une bonne éducation. Malheureusement, le gouvernement n’a pas été en mesure de fournir suffisamment de salles de classe pour les enfants d’âge scolaire et plusieurs des locaux publics existants dans les zones défavorisées offrent une éducation de mauvaise qualité.

Le problème est dû en partie à des contraintes budgétaires, mais des questions administratives et de corruption se posent également. Corruption Watch, une organisation non gouvernementale, a déclaré avoir reçu entre 2012 et 2015 plus de 1 000 signalements de vols de fonds sur des comptes bancaires d’écoles perpétrés par des directeurs d’école.[1] Elle indique également que les postes de directeur d’école sont si lucratifs qu’ils en viennent à être achetés et vendus.

Ces problèmes ont entraîné l’émergence d’un marché d’écoles privées prospère en Afrique du Sud. Une société d’écoles privées que nous avons visitée possède plus de 100 écoles. Elle connaît une expansion rapide et ouvre de nouvelles écoles chaque année. Compte tenu des problèmes de capacité et de qualité des écoles publiques, ainsi que du manque d’établissements scolaires dans les zones en développement, les familles de classe moyenne cherchent de plus en plus à inscrire leur enfants dans des écoles privées à moindre coût.

Les fonctionnaires d’école avec lesquels nous avons pu parler ont affirmé que même des parents à faible revenu sont prêts à sacrifier une partie considérable de leur budget pour envoyer leurs enfants dans ces écoles, afin de leur offrir la meilleure éducation possible. Certaines de ces familles vivent dans des cabanes en bois et en tôle ondulée, sans eau courante ni toilettes privées. La direction de la société développe un modèle « prêt à l’emploi » permettant d’établir des écoles partout dans le pays avec un siège centralisé qui gère les technologies, les divers matériels du programme d’enseignement, les emplacements des écoles et qui assume la gestion globale.

En me tournant vers les écoles publiques, j’ai découvert que le niveau de qualité varie considérablement. En conduisant dans un des quartiers aisés du Cap, je suis passé devant une belle école installée dans de magnifiques bâtiments et dotée de toutes sortes d’installations sportives. J’ai aussi découvert que les élèves fréquentant cette école obtenaient des résultats académiques parmi les meilleurs du pays.

Par contre, d’autres écoles publiques sont surpeuplées et offrent un niveau d’éducation très faible. L’organe directeur local d’une école peut imposer des frais supplémentaires pour maintenir un certain niveau de qualité, d’installations, etc., ce qui signifique que la qualité de l’éducation est supérieure dans les quartiers plus riches, où les familles peuvent payer davantage que dans les quartiers pauvres où les familles n’en ont pas les moyens.

Dans les écoles publiques, la qualité des enseignants et la formation sont considérées comme un problème et il n’est apparemment pas rare de voir des professeurs n’ayant conclu que le niveau de seconde enseigner à des élèves de terminale. Ceci est l’héritage laissé par le système d’éducation connu sous le nom de « bantu » pendant les années de l’apartheid, qui accordait peu d’importance à la formation des enseignants pour la population noire. L’éducation ayant un énorme impact sur le chômage et la croissance économique, nous espérons que ce secteur progressera, afin que même les enfants défavorisés puissent avoir accès à une bonne éducation.

Immigration

L’immigration provenant d’autres pays d’Afrique est l’un des principaux défis et l’une des principales opportunités pour l’Afrique du Sud, avec la question des réfugiés qui cherchent à s’y mettre à l’abri pour fuir les persécutions ou qui tentent simplement de gagner leur vie dans une des économies les plus riches d’Afrique. Parmi eux se trouvent de nombreux immigrants illégaux. La concurrence pour l’emploi finit par créer des tensions et augmenter la violence entre réfugiés et communautés locales et aggrave la pauvreté et le taux de criminalité. Les Sud-Africains de classe moyenne et supérieure sont de grands clients des services de sécurité et des communautés fermées. Bien qu’il soit difficile d’établir des comparaisons directes, l’industrie de la sécurité privée en Afrique du Sud – comptant près de 9 000 sociétés et plus de 400 000 agents de sécurité privés – figure parmi les plus importantes au prorata de la population et emploie davantage que les services de police locaux.[2] Toutefois, l’activité criminelle ne peut être attribuée uniquement aux immigrants, le manque général d’application de la loi y contribuant également. L’immigration peut avoir un impact positif et, comme nous l’avons l’observé dans d’autres pays, les immigrants ont contribué de façon spectaculaire à l’économie et à la culture des pays qui les ont accueillis.

Infrastructures et inégalité

L’économie sud-africaine est la plus importante d’Afrique après le Nigéria, mais avec des infrastructures bien meilleures. Elle affiche un PIB par habitant relativement élevé par rapport à d’autres pays de l’Afrique subsaharienne, mais également des pôles de richesse et de pauvreté extrêmes. Des centaines de cabanes en tôle et en bois se trouvent dans l’ombre de résidences valant plusieurs millions de dollars et bénéficiant de vues imprenables sur l’océan. Le coefficient de Gini, mesurant l’inégalité des revenus, classe l’Afrique du Sud comme une des sociétés les plus inégales au monde.[3]

L’importance des voisins africains est mise en évidence lorsque l’on se penche sur la situation de l’approvisionnement en électricité dans le pays. Faisant frontière avec la Namibie, le Mozambique, le Botswana et le Zimbabwe, l’Afrique du Sud a l’avantage de pouvoir partager des ressources énergétiques avec ces pays voisins. Au Zimbabwe, une énorme centrale électrique construite sur une gorge du fleuve Zambèze fournit de l’énergie à l’Afrique du Sud en cas de pénurie d’électricité, tandis que l’énergie excédentaire de l’Afrique du Sud est fournie aux pays voisins lorsqu’ils manquent d’énergie électrique.

Questions de l’emploi

Les politiques gouvernementales visant l’émancipation économique des populations noires ont suscité de vives critiques de la part de certains économistes car, bien qu’elles aient permis à certaines personnes de prospérer, elles n’ont pas atteint les grandes masses. Néanmoins, l’émancipation de la population noire est une initiative gouvernementale décisive. Les règlementations de travail restrictives et un manque de compétences et de développement éducatif ont contribué au chômage à grande échelle, qui demeure problématique.

Plusieurs défis ont sapé l’industrie minère sud-africaine, moteur important de l’économie du pays, en particulier au cours des dernières années. Outre la baisse des prix des matières premières, les rivalités entre syndicats ont aggravé les problèmes d’emploi, entraînant une des grèves les plus longues et violentes de l’histoire du pays. Diverses questions liées au travail, y compris les règlements sévères et le faible coût des matières premières, ont mené certaines sociétés minières à céder leurs opérations moins profitables et à poursuivre les licenciements lorsque cela était permis, mais une hausse du prix des métaux pourrait aider le secteur et permettre une meilleure croissance économique cette année.

Réforme agraire

 La réforme agraire est un thème crucial depuis la fin de l’apartheid. En 2015, le président Jacob Zuma a affirmé qu’il cherchait à introduire une interdiction portant sur la possession de terres par des étrangers, ainsi qu’à limiter la superficie totale des propriétés fonciaires à 12 000 hectares par personne, quelle que soit sa nationalité. Le gouvernement prévoyait d’acheter les parcelles de terrain dépassant cette limite et de les redistribuer. En 2017, M. Zuma a déclaré vouloir accélérer le programme de réforme agraire. Celui-ci allait être exécuté à travers l’Expropriation Bill (projet de loi visant l’expropriation), mais la Cour constitutionnelle a suspendu le processus de réforme agraire pour 18 mois. La Cour a estimé que le Parlement devait d’abord rétablir le projet de loi sur la restitution des terres avant de pouvoir autoriser de nouvelles demandes de terrains. Le projet de loi a été adopté en 2014 et a permis aux personnes ayant manqué un délai en 1998 de déposer des revendications territoriales. Le gouvernement sud-africain estime qu’il faudrait compter 9 à 13 milliards de dollars américains pour régler de nouvelles demandes de terrains.

La loi proposée aura sûrement un plus grand impact sur les agriculteurs commerciaux, un porte-parole de la présidence ayant spécifié que le projet de loi s’appliquerait aux terres agricoles et non à l’immobilier résidentiel. Parmi eux se trouvent les agriculteurs locaux, pour lesquels la limitation de la superficie des propriétés agricoles réduirait certainement la portée au niveau des économies d’échelle, si aucune distinction n’est faite entre classes de terrains agricoles.

Selon toute vraisemblance, l’introduction du projet de loi par l’ANC (African National Congress), le parti au pouvoir, a été pensée pour aller à l’encontre des critiques de l’EFF (Economic Freedom Fighters) de la gauche radicale, qui exigeait l’expropriation des terres sans aucune indemnisation en raison de l’échec du modèle « acheteur consentant, vendeur consentant » du gouvernement. L’interdiction visant la possession de terres par des étrangers ou la limite de 12 000 hectares n’est pas entrée en vigueur à ce jour. L’EFF exigeait également des expropriations minières, mais l’ANC s’y est opposé.

 Entreprises d’État

L’État sud-africain détient environ 700 sociétés, y compris dans les secteurs ferroviaire et portuaire, ainsi que tout un ensemble d’entreprises opérant dans différents domaines et dénommées « parapubliques ». La rémunération des fonctionnaires a augmenté bien plus vite que l’inflation et les avantages des hauts fonctionnaires d’État également. Naturellement, il en résulte que tous veulent travailler pour l’État et certains observateurs disent même que les salaires de la fonction publique ont exagérément gonflé. L’inefficacité des entreprises d’État s’est aggravée, de même que leur mauvaise gestion et cela a pesé sur les finances publiques.

La privatisation est une des solutions permettant de faire face à la corruption et aux erreurs de gestion dans les sociétés parapubliques. Elle a généralement pour résultat une plus grande transparence et le respect des objectifs de profit. La crainte de pertes d’emplois a suscité une certaine opposition à cette approche.

Nous avons cependant pu constater que des mesures ont été prises pour améliorer la performance des sociétés publiques, y compris le recrutement de consultants externes dans certains cas, afin de parvenir à stimuler les recettes, en passant par une restructuration si nécessaire. Les consultants nommés ne sont cependant pas à l’abri des critiques.

Voyage et tourisme

 En attendant, le tourisme offre une valeur ajoutée en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud reste une destination touristique prisée, les lecteurs du Telegraph britannique ayant élu Le Cap meilleure ville au monde en 2016 et le The New York Times ayant placé Le Cap en tête de sa liste des 52 endroits à visiter en 2014. Le Conseil international des sociétés d’esthétique industrielle a également élu la ville Capitale mondiale du design 2014.

Le premier discours de Nelson Mandela en tant qu’homme libre a été fait depuis le balcon de l’hôtel de ville du Cap. Sur le Victoria and Alfred Waterfront très branché se trouvent les statues de quatre Prix Nobel de la Paix sud-africains : Albert Luthuli, Desmond Tutu, F. W. de Klerk et Nelson Mandela. Contrairement à d’autres zones du pays dirigées par l’ANC, Le Cap occidental est contrôlé par l’Alliance démocratique (DA), qui a obtenu la majorité absolue aux élections de 2011 et élevé Helen Zille, alors leader de la DA, au rang de première ministre de la province.

Le Cap croît à bon rythme grâce au flux important de touristes attirés par ses plages et attractions célèbres. L’industrie de la technologie est également florissante dans la ville.

Lors de ma visite au Cap, les centres commerciaux bondés m’ont confirmé que le tourisme se portait bien. Il a été difficile de trouver des tables libres dans les restaurants. Les anciennes restrictions en matière de visa constituaient une barrière importante pour de nombreux touristes, mais la suppression des politiques les plus sévères a contribué à la relance du tourisme. Personnellement, le processus d’entrée dans le pays m’a semblé simple. Lorsque j’ai atterri à l’aéroport du Cap, je n’ai pas dû remplir un formulaire d’immigration. Tout ce que j’ai fait, c’est présenter mon passeport à l’agent d’immigration, qui l’a regardé, numérisé, puis me l’a rendu avec un sourire. Puis j’ai suivi mon chemin.

Malgré les enjeux politiques et économiques qui se posent en Afrique du Sud, l’espoir d’une vie meilleure avec une éducation améliorée pour les enfants, de fortes institutions nationales, la possibilité du plein emploi et une croissance économique plus accentuée manifesté par les habitants indique que l’avenir peut être plus prometteur.

Bien que les progrès aient été assez lents, nous entrevoyons des signes de possible amélioration de certains des facteurs qui ont entravé la croissance en 2016, y compris une hausse globale des prix des matières premières et une baisse des grèves paralysantes pour le pays.

Nous ne pouvons oublier que l’Afrique du Sud est une économie importante en termes de consommation et de production (en particulier de minéraux) et que de nombreuses entreprises sud-africaines opèrent partout en Afrique. Nous sommes d’avis que la grande exposition au continent ouvre de nombreuses opportunités, compte tenu du fait que quelques-unes des économies connaissant les croissances les plus rapides au monde se trouvent en Afrique. Bien que les revenus par habitant soient maintenant faibles, le fait de partir d’une base déficiente peut présupposer des taux de croissance remarquables. Dans beaucoup de cas, cela veut également dire que les opportunités offertes aux entreprises sud-africaines ouvriront la voie à davantage de croissance.

L’Afrique du Sud a bien des raisons de célébrer. Elle est parvenue à mettre fin à l’apartheid, un gouvernement démocratique a été mis en place avec la participation nationale et le chaos massif qui a affligé d’autres pays africains, passés d’un contrôle colonial à un contrôle démocratique, a été évité. Désormais, le défi consiste à donner suite aux conditions économiques et politiques qui permettront de répartir les richesses parmi la population et à donner l’exemple aux autres pays d’Afrique et du monde.

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[1] Source : Corruption Watch, « Loss of Principle », octobre 2015.

[2] Sources : Rapport annuel 2013-2014 de la Private Security Regulatory Authority ; International Trade Administration ; Small Arms Survey 2011 de l’Institut universitaire de Genève.

[3] Source : Statistics South Africa, « Poverty Trends in South Africa : An Examination of Absolute Poverty Between 2006 and 2011. »

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